
D’un point de vue révolutionnaire, l’appareil syndical actuel est au mieux un espace où on peut aller brasser de la marde sans trop se faire d’espoir, au pire une machine bureaucratique reproduisant un statu quo et qui ne pense qu’à se maintenir à flot.
Alors que le contexte politique et social offrait une opportunité de briser les tendances rébarbatives des dernières négociations dans le secteur public, force est d’admettre que les grandes centrales syndicales, de par la nature même de leur structure, mais aussi sous l’influence de leurs hautes sphères, ont choisi d’adopter la même stratégie moribonde. Cela donne des ententes qui, à l’inverse du nombre de grévistes, n’ont rien d’historiques.
Pour conclure cette entrevue avec nos trois travailleuses et travailleurs du secteur public, ils et elle donneront leur opinion sur l’entente de principe, la stratégie du Front commun, mais aussi des considérations plus larges sur la démocratie syndicale.
Autant commencer par la question à un million : l’entente de principe, de ce que vous en savez, vous en pensez quoi?
Amélie : De façon générale, je la trouve vraiment décevante et je ne comprends pas pourquoi les syndicats ont accepté cette entente plutôt que de partir en GGI au retour des Fêtes, puisqu’il me semble qu’on avait le momentum et l’appui de la population.
Les gains salariaux ne sont clairement pas folichons. Ils sont largement insuffisants pour encourager le monde à venir dans le réseau et à y rester pour celleux qui n’y sont pas depuis longtemps. Je suis rentrée sur un remplacement d’éducatrice spécialisée et je suis déjà au top de l’échelle salariale de cette catégorie (diplômes et années d’expérience reconnus), donc aucune perspective d’amélioration de mes conditions de vie à part l’indexation. Avec toutes les retenues, mon salaire net aux 2 semaines est de 1532$. Je ne me plains pas, mais clairement qu’au prix actuel des loyers, je vais pas pisser bien loin!
Bref, les gains monétaires ne compensent pas du tout la pénibilité de travailler dans le réseau de la santé si on prend en compte la pénurie de main-d’œuvre, la surcharge de travail et la lourdeur du cadre. Et ils sont clairement insuffisants pour parler de rattrapage et d’amélioration pour les plus bas salaires du réseau. Le système de primes pour régler plusieurs enjeux est selon moi précaire et inégalitaire, fait que j’ai bien du mal à me résoudre à ça. Une négo devrait être l’occasion d’améliorer les conditions de TOUTES ET TOUS, pas de certains au détriment des autres ou juste en les laissant dans le statu quo.
Plusieurs sujets ne sont pas réglés mais vont se discuter en comités de travail post-convention, je ne vois pas l’intérêt : si c’est des sujets à régler et importants, on lâche pas tant que c’est pas fait. Là, on en entendra plus parler et on aura clairement plus le gros bout du bâton de la mob pour obtenir les gains qu’on veut.
J’arrête de m’étendre et de chialer, mais en résumé, je pense voter contre.
Alexandre: En ce qui me concerne, j’y vois des choses intéressantes au niveau du salaire et du télétravail, mais le reste me semble plus proche de la poudre aux yeux que de quoi que ce soit d’autre. Plusieurs clauses sonnent bien jusqu’à ce qu’elles se concluent avec la phrase magique « sous réserve d’approbation de l’employeur ». Plusieurs montants sonnent gros jusqu’à ce qu’on regarde ce que ça veut dire par école. Bref, si les profs sont parti-e-s en grève générale illimitée parce qu’ils et elles n’en pouvaient plus, ce n’est pas cette entente-là qui va venir changer les choses. Elle est le genre d’entente qu’on aurait si nos gouvernements nous offriraient, sans être fondamentalement sociaux-démocrates, s’ils se souciaient un tant soit peu de l’éducation publique, mais elle ne vaut pas un mois et demi de grève la morve au nez et elle ne rattrape pas 40 ans de destruction des services publics.
Marc : Au niveau du salaire, il y a des avancées intéressantes pour les premiers échelons. Au niveau de la tâche enseignante, il y a des avancées mineures, on se retrouve plutôt devant le statu quo (surtout pour les profs à statut précaire).
Il y a actuellement 40% des profs [au cégep] qui sont à statut précaire. Cela veut dire que d’une session à l’autre, ils et elles n’ont aucune certitude d’avoir une tâche et doivent souvent préparer de nouveaux cours avec de courts délais et peuvent être rappelé-e-s à la dernière minute. Enseigner ne se résume pas à être seulement en classe. Cela veut aussi dire préparer ses cours et les évaluations, corriger des travaux, communiquer et accompagner les personnes étudiantes à participer à la vie du département et du cégep, participer à de la formation continue, participer aux portes ouvertes, aux journées d’accueil, faire de la recherche, etc. Toutes ces tâches se font le jour, le soir et la fin de semaine, entre Noël et le Jour de l’an. La tâche enseignante s’alourdit de plus en plus. En résumé, notre paie ne couvre pas toutes les heures travaillées (surtout les précaires). Normalement, nous sommes payé-e-s 32 heures et demie. Mais, il n’est pas rare de faire plus de quarante heures par semaine en période de rush. Devant cette réalité, plusieurs départements ont même de la difficulté à recruter (même en philo et en français !).
On parle du Front commun comme permettant aux syndicats d’utiliser leur nombre comme moyen de pression en soi. Vous en pensez quoi, du Front commun, comme stratégie syndicale?
Alexandre : De l’extérieur, j’y crois, mais c’est comme tout le reste, ça reste inutile tant et aussi longtemps que les syndicats ne sont pas conscients du rapport de force qu’ils pourraient créer s’ils décidaient de s’y mettre. Je prends comme preuve que c’est pas vrai que le Front commun avec 460 000 membres a réussi à avoir plus que ce que les syndicats CSN et FTQ arrivent à négocier dans des shops privées individuelles. C’est pas une si grosse avancée que ça. C’est pas une stratégie conne, mais dans l’absolu, si une fois mis tout le monde ensemble, les syndicats continuent de juste placer ça comme une menace, comme un coup de marketing, plus que comme une réelle capacité à mettre 460 000 personnes en action, c’est un coup d’épée dans l’eau.
Amélie : Bah d’un point de vue de membre du petit peuple du réseau, le Front commun, c’était un bel entre soi des hiérarchies syndicales qui prenaient des décisions et nous organisaient, nous autres les pas assez bons pour avoir des idées, des actions à mener, des choses à dire.
D’un point de vue stratégique, j’imagine que ça aurait pu faire du poids et pencher la balance en terme de nombre si les syndicats n’avaient pas accepté cette entente pourrie et plutôt tenu bon jusqu’en GGI. En résumé, dans les circonstances, je trouve que ça a fait un flop pas mal.
Marc : Je suis d’accord avec Alexandre. Je rajouterais que le Front commun a suivi le maillon le plus faible. Il n’avait pas l’intention d’appliquer le mandat de GGI considérant qu’une partie n’en voulait pas. De plus, durant une des rencontres de la FNEEQ-CSN, on s’est fait dire de ne pas utiliser le matériel reproduit par notre fédération durant les portes ouvertes. Que c’était une campagne de la CSN. Donc, la petite guéguerre de bannière existait malgré tout.
Côté démocratie syndicale, comment évaluez-vous vos instances? Qu’est-ce que vous changeriez dans un monde idéal?
Marc : Au niveau local, il y a une bonne participation des membres. Il y a environ entre 40-50 (sur 400) membres aux assemblées générales régulières et il y avait environ 200 membres pour l’AG de grève. Cependant, au niveau des débats en AG, c’est assez sclérosé. Durant la période des négociations, les points importants étaient souvent mis à la fin de la rencontre. Ce qui fait que nous n’avions pas vraiment le temps de discuter en profondeur des enjeux. Ça donnait l’impression que l’exécutif voulait utiliser les AG comme des rencontres d’information. Du côté des propositions, très peu proviennent des membres et lorsqu’il y en a, en général, les membres de l’exécutif se prononcent contre mais s’abstiennent au moment du vote.
Au niveau de notre fédération, nous n’avons aucune information sur les décisions prises en congrès. Les procès verbaux ne sont accessibles sur aucune plateforme. Les propositions proviennent souvent du haut et reviennent vers le bas (top-down). Les exécutifs n’ont souvent pas de mandat lorsqu’ils votent des décisions en congrès.
Dans les deux cas, nous sommes très loin d’une démocratie directe et horizontale comme dans les IWW. Le pouvoir devrait appartenir aux membres. Dans un monde idéal, les membres de l’exécutif devraient obtenir des mandats avant de voter en congrès ou dans le cas inverse, ils devrait s’abstenir de voter. Au niveau local, les membres devraient être encouragé-e-s à apporter des propositions et surtout qu’il y ait de réels débats en AG.
Alexandre : Si on comprend la démocratie de nos instances comme la participation des membres à la vie syndicale, énormément de membres sont régulièrement mis en contact avec leur syndicat. Ce sont plusieurs centaines de membres qui chaque année sont mobilisés par le syndicat [dans les différentes instances]. Mais, rappelons-le, on est 10 000 membres à l’Alliance. Alors admettons qu’on ait un millier de membres impliqués chaque année, cela reste faible comme taux de participation. De plus, même une fois dans la machine, la démocratie reste faible. Mentionnons que plusieurs membres des comités paritaires ne conçoivent pas leur implication comme un gain syndical, voire même comme ayant quoi que ce soit à faire avec le syndicat.
En terme d’éducation syndicale, c’est quand même limite que des gens qui représentent leurs collègues et se placent en rapport de force avec le patronat ne réalisent pas qu’ils et elles font du syndicalisme. Ensuite, les délégué-e-s sont peu formé-es- sur leurs propres rôles et encore moins sur les outils qui pourraient être développés. Ce qui fait qu’on trouve de tout comme délégué-e-s. Des facilitateurs de conversation en or, des super-militantes qui règlent toutes seules les problèmes de tout le monde mais sans les impliquer et des petits chefs qui s’écoutent parler.
Finalement, lors de la participation aux instances, comme chaque comité doit être supervisé par au moins un-e élu-e, bien si l’élu-e a des dossiers plus importants, le comité et ses membres sont relégués à prendre la poussière sur une tablette. Il y a quelques années, j’étais délégué des précaires (soit 50% du membership), mais comme notre exécutif n’avait pas l’temps pour ça, le comité des précaires a été dissous pour l’année. L’année suivante, il est revenu, mais en mode consultatif.
Amélie : Je donnerai pas une bonne note coté démocratie pour l’instant, parce que je n’ai pas l’impression que les membres de la base soient consulté-e-s régulièrement, Mettons que ça ressemble à la démocratie politique : on te demande ton avis une fois aux 4 ans, pis le reste du temps, c’est ça qui est ça et on décide pour toi.
Ceci dit, c’est peut-être dû à la taille du syndicat dans une grosse machine comme le CIUSSS. Parce que dans mon ancien boulot, un organisme communautaire syndiqué avec la CSN, même si c’est un syndicat corpo, on avait quand même un syndicat par et pour les membres. Personne n’était libéré pour ses tâches (alors c’est fatiguant, mais tu perds pas le nord au moins), nos comités roulaient à l’année (pas comme le comité mob qui à l’air d’exister qu’en négos à l’APTS). Fait que ce que je changerais dans un monde idéal, c’est essayer de revenir à des instances par et pour la base et à une philosophie où les membres se demandent ce qu’ils et elles peuvent faire pour leur syndicat et le faire vivre, et non l’inverse.
Comment est-ce que vous anticipez la suite des choses en vue des votes sur l’entente?
Alexandre : Je sens bien que personne ne la trouve à tout casser, mais j’ai peur que les membres votent en faveur de l’entente par résignation et j’ai d’autant plus peur que suite à ce vote-là, nos différents syndicats fassent des sorties triomphales pour aller dire aux médias à quels points ils ont bien négocié. Je ne sais pas si elle va passer, mais je sais que si c’est le cas, ce n’est pas parce que qui que ce soit en est satisfait.
Amélie : Malheureusement, je suis assez pessimiste et je pense que l’entente va être votée. Ça nous est vendu comme des gains historiques et formidables, comme si on ne pouvait pas faire mieux. Et je ne suis pas sûre qu’après les Fêtes et leur impact financier, le monde soit bien partant pour repartir en grève quand on leur dit qu’il y a une entente. J’ai bien hâte de voir quelle place sera laissée à l’échange et la critique en AG.
Marc : Plusieurs collègues trouvent que l’entente est « correcte » et considèrent que c’est plutôt le statu quo. Malgré cela, il est très probable que l’entente sera adoptée au niveau local considérant que plusieurs cégeps ont déjà voté en faveur de son adoption à forte majorité. Au niveau du Front commun, l’entente sera aussi acceptée comme il n’y pas vraiment d’opposition organisée. Les centrales proclameront alors que cette entente est « historique ». Donc, notre chien est un peu mort pour cette négo…
